Petite bulle qui virevolte, perdue dans le bleu nuit profond de la méditerranée. Elle tourne, tourne, se gonfle, 

se gonfle à l’approche de la lumière éblouissante de la surface. Dans une quiétude soyeuse, la petite bulle 

devenue grande et rebondie expire en une myriade de points brillants. Dans un ballet cadencé par la 

respiration posée du Plongeur, quelques cents mètres plus bas, une multitude de bulles, autant de globes 

argentés, entreprennent une remontée des plus amènes.

Par moins 110 mètres, au large des îles Cerbicale, le bleu, le vert et le noir sont les seules couleurs 

dominantes. Un léger cliquetis accompagne les gestes précis du corailleur qui, l’esprit luttant contre les 

effets de la narcose, casse avec un petit marteau à la tête courbe et à l’acier brillant inoxydable, les pieds 

nécrosés des branches de corail.

Ce corail, rouge dans le bleu, être vivant se confondant avec le minéral, trésor de méditerranée, attise les 

convoitises et emporte chaque année son tribu de vie.

A ces profondeurs, l’azote, sous l’effet de la pression, se dissout dans le sang ce qui, outre les longs paliers 

nécessaires à la remontée, génère des troubles nerveux allant de la simple euphorie à l’inconscience. Le 

Plongeur, par accoutumance, gère ces effets: dans sa tête, deux personnes; l’une, en quasi extase, jouit de la 

sensation de liberté procurée par cette ivresse; l’autre, consciencieuse, gère le temps, la profondeur, l’effort 

et le rythme de la respiration: « Attention, prends ton temps, attention, il ne reste plus que 120 bars dans la 

bouteille, attention, prends ton temps, attention, il ne reste plus que … ».

Gorgé d’azote, en proie à des sensations extrêmes, seul dans cet élément liquide mortel, le Plongeur ne 

laisserait sa place à aucun autre. Cet exploit au quotidien donne un sens à sa vie et il ne peut, comme un 

drogué, se passer de sa dose de gaz nocif.

 

Le corail est une pierre vivante d’un pourpre velouté comme un sang palpitant. Fluide dont l’effusion 

conduit à la mort, ce liquide nourricier porte les phantasmes les plus inavouables et sa couleur souligne la 

virginité de ce monde aquatique.

Le Plongeur à l’aide de sa puissante torche, éclaire d’un pinceau de lumière les roches, couvrant par des 

ombres changeantes les branches de la plante animale d’une dentelle fictive.

Le détendeur lui entaille le palais; il est vrai que pour lutter contre l’engourdissement de la narcose, il plante 

avec force ses dents dans le caoutchouc de l’embout. Son épaisse combinaison semi étanche lui assure un 

confort relatif; certains modèles sont plus adaptés, plus confortables, chauffés par batterie et ne laissent 

passer aucune eau; mais le Plongeur aime ressentir la morsure du froid sur sa nuque: elle lui rappelle sa 

condition d’intrus dans la mer nourricière.

Le travail continue dans cet univers, face à l’une des dernières barrières atteintes par une humanité 

dévorante.

Cela fait maintenant vingt bonnes minutes qu’il arrache à la roche ses trésors; quelques poissons viennent, 

attirés par les petits chocs et les nuages sableux soulevés de temps à autres par ses palmes qui raclent la 

paroi. Il ressent chaque coulée d’air comme s’il s’agissait de la première; il aime cette solitude. Ses pensées 

sont plus claires, plus distinctes, face à cet univers où sa vie ne tient que par des artifices techniques. Le 

plongeur y trouve une liberté, les problèmes des hommes restant à la surface. La pression, en ces 

profondeurs, est un fardeau bien plus léger à porter que celle créée par les autres.

Dans ce tableau liquide aux couleurs vert nuit dominantes, se figent les minutes… Soudain ! Des ondes 

puissantes et minérales, composées de sons vibrants, balayent la scène, le Plongeur, les rochers et font 

ployer les ramures des gorgones géantes.

« Nous sommes ! Nous sommes ! La réincarnation ! La réincarnation !! » résonne dans la tête du Plongeur. 

Le phare halogène explose d’une violence silencieuse.

« Nous sommes ! Nous sommes ! Le souvenir ! Les souvenirs des douleurs et des passions !! » Le 

Plongeur, maintenant dans une obscurité presque totale, regarde frénétiquement en tout sens, ses poumons

semblent vouloir éclater tant sa respiration est haletante. La peur de l’inconnu l’étreint dans un étau: ces 

ondes sonores n’ont rien d’humain, il le sait !

La morsure du froid le pénètre, il sent de tout son corps l’énorme pression menaçante qui veut le briser. Le 

milieu lui est devenu totalement hostile; il imagine la douleur extrême de l’eau salée envahissant ses 

poumons. Il hurle de toute son âme au travers de son détendeur. Il entreprend une remontée désespérée, les 

palmes brassent à toute volée lui brûlant les muscles des cuisses, ses bras accompagnent cette danse 

frénétique de la vie qui lutte.

Il sait… Il voit son corps aux yeux vitreux flottant à la surface, un filet de spume rosâtre aux commissures 

des lèvres… Comme la fin d’un film, la panique brusquement le quitte: pourquoi lutter contre 

l’inéluctable ? Sa respiration se calme, il profite de ces derniers instants sans douleur. Lui qui a toujours 

lutté, il attend l’ennemie, l’estocade finale, sans fléchir. Dans la pénombre, seul son manomètre fluorescent 

apporte un peu de luminosité, l’aiguille est depuis longtemps dans le rouge.

Une cavité se découpe face au plongeur dans le large tombant, « Nous sommes, nous sommes l’extrait, 

l’extrait de vie ». Ces sons proviennent, cette fois beaucoup plus faiblement, de la caverne. Le Plongeur 

pénètre sans crainte dans ce sanctuaire, l’eau y est plus chaude, plus dense, une douce lumière rouge 

orangée semblable à celle des braises d’un foyer, en émane. Il voit, face à lui, la plus grande quantité de 

corail, le trésor dont rêve tous les corailleurs. L’or rouge tapisse les parois de cette grotte, les pieds de corail 

font la taille de ses poings et la lumière provient d’eux ! Le Plongeur a rejeté son détendeur qui glisse le 

long de ses jambes en laissant quelques bulles d’air s’échapper.

« Nous sommes, nous sommes l’âme des naufragés, des disparus… ». Les sons proviennent des branches 

rougeoyantes, le Plongeur est figé.

« Nous sommes, nous sommes l’allégorie des marins, des hommes, des femmes, des enfants que la mer a 

emportés…Nous sommes, nous sommes le symbole de la vie, notre beauté est à la mesure de la 

souffrance… Nous sommes, nous sommes matière, esprit, mort et vivant à la fois ».

Les bulles ne virevoltent plus, la cavité n’est plus troublée, à nouveau la nuit s’est refermée.

Le corps du plongeur fût retrouvé, son profondimètre indiquait plus de deux cent mètres.

Dans le bleu, au creux d’une roche, une nouvelle pousse de corail étend ses branches.

 

                                            Teste Alain Touzet    &   Photos Marianne bolzinger

Le plongeur